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Une écharde au cœur - Extrait offert

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Dimanche 2 mars, vers 22 h 30

Comme à chacun de leurs rendez-vous, Parlenge et Mara étaient arrivés séparément, ils avaient placé leurs deux voitures, lui son coupé Lancia, elle sa Twingo, sur la plateforme herbeuse surplombant la mer. Ils étaient descendus jusqu' à la grève par le sentier tortueux serpentant à flanc de falaise. L'endroit était on ne pouvait plus tranquille, pas une présence humaine sur plusieurs centaines de mètres de littoral, les rares résidences de vacances hibernaient encore. Aucun bruit, sinon le doux grésillement des vagues glissant sur le sable à marée basse, seulement repérable à leur crête opalescente.

Mara déjà se dévêtait et enfilait son deux-pièces canari. Dans la très faible réverbération montant du flot il devinait, ému, le corps gracile aux formes harmonieuses. Quelque temps auparavant, il lui avait fait découvrir cette crique, où, il venait dans son enfance, après qu'elle lui eut confié que nager en mer au cœur de l'hiver ne lui faisait pas peur. Elle était adhérente du club « Frigodème en Armor» de Bénodet, dont les membres s'enorgueillissaient de pratiquer cette activité douze mois durant. Le site avait ravi la jeune femme, au point qu'elle avait souhaité renouveler l'expérience cette fin de semaine. Il s'était plié à son désir, bien que lui-même fût depuis longtemps allergique aux baignades en mer, à plus forte raison en cette période, mais il avait gardé une prédilection pour cette portion de la baie de Douarnenez demeurée sauvage.

Il sortit de son sac à dos deux flûtes en plastique, et une bouteille de champagne emmaillotée dans son enveloppe réfrigérante. Il la libéra, sous le regard étonné de Mara.

- Du champagne ? On fête quoi?

-Tu l'as oublié ? demanda-t-il, un peu déçu. Ma prochaine liberté !

Il devina sa moue ironique.

- Tu ne me crois pas ?

- Mais si, mais si. Je te croirai encore plus le jour où tu te décideras à me dire qui tu es. Tu me connais par cœur, Yvan, moi je ne sais rien de toi. Au point où nous en sommes, à quoi riment tous ces mystères ?

- Encore un peu de patience, ma chérie. Ces cachotteries, sois-en sûre, me pèsent autant qu'à toi.

Il déboucha la bouteille et emplit les deux flûtes.

- Bientôt, reprit-il avec une grandiloquence voulue, comme s'il défiait l'univers, bientôt, je te le promets, personne ne nous empêchera de vivre notre amour, à la face du monde !

Quelques semaines auparavant, , il lui avait annoncé qu''il s'était enfin résolu à avouer à sa femme sa liaison et à prononcer le mot sulfureux : divorce. Il avait raconté à Mara, la stupeur de son épouse, ses larmes et comment calmée d'un coup, elle l'avait invité à se donner un temps de réflexion avant de prendre une décision si lourde. Les deux époux n'en avaient jamais reparlé depuis, ils avaient continué à vivre l'un près de l'autre, comme si de rien n'était.

Cela n'avait pas été trop difficile, songeait-il en tendant à Mara l'une des flûtes, tant leurs relations étaient depuis longtemps dégradées, réduites à une cohabitation routinière, sans chaleur, sans intimité vraie.

Ils choquèrent les verres.

- A nous !

- Tchin !

Ils burent. De son bras libre il tenta de l'étreindre, elle se dégagea avec un rire, s'écarta, et esquissa un pas de danse, gracieuse. Puis elle fini sa flûte, la jeta sur le sable et se mit à courir vers la mer. Il l’a suivit de loin en continuant de siroter son champagne.. Elle tâta l'eau de la pointe du pied, lâcha un petit cri :

- J 'ai vu mieux, mais... Tu viens ?

Invite taquine: elle savait bien que son amant avait l'eau en horreur. Arrêté à la limite de la vague, annonçait, théâtral :

« La ville morte, sonnet».

Et se mit à déclamer :

Jetant sa moisson rouge au loin comme des pleurs,
L'astre va disparaître, en sanglante agonie
Et la mer, à la côte étrangement unie,
Commence à se parer d'irréelles couleurs.

- Pas si fort ! fit-elle, un doigt sur les lèvres. On pourrait t'entendre.

- Et alors ? On n'aime plus la poésie au pays d'Is ? Sois tranquille, nous sommes seuls. Je te signale que je l'ai composé cet après-midi, spécialement pour toi.

- Je te remercie, Yvan J'en suis très flattée.

- Second quatrain :

Les temps sont oubliés de l'antique malheur.
Tout est silence au port, paix, langueur infinie.
Insensible pourtant à la tendre harmonie,
Une Ombre veille encor, tâche en cette pâleur.

- C'est très beau, dit-elle. Mais excuse-moi, Yvan, je commence à avoir froid. Allez, je me mouille ! Tu peux continuer, je n'en perdrai pas un mot.

Elle s'immergea, esquissa une première brasse. Un moment encore, tournant la tête, elle discerna la forme noire, tandis que les vers lui parvenaient, sonores, ricochant sur l'eau plate :

... La baie immense a pris des teintes de suaire.
Mais penché sur le flot tragique, anéanti,
L'infortuné Gradlon, fantôme solitaire,
Pleure éternellement le royaume englouti.

- Voilà, dit-il, c'est terminé. Qu'en penses-tu ?

Pas d'écho.. Elle n'avait pas dû l'entendre. Il renouvela son appel, plus fort :

-Mara, ca va ?

Silence. Il fit un pas en avant, clignant des yeux. La nuit était noire, sans étoiles.

- Enfin réponds-moi, bon Dieu ! Mara ! Mara !

Depuis un moment, la voix d'Yvan était inaudible, absorbée par la rumeur de la mer contre les rochers et elle ne réussissait plus à distinguer dans les ténèbres denses la haute silhouette de son compagnon, qui, un instant plus tôt, arpentait le bord au rythme de ses alexandrins. La distance sans doute, elle s'était déjà pas mal éloignée du rivage. Ou bien il avait terminé son poème. Un sonnet avait-il déclaré. Elle aurait été bien incapable d'en donner une définition correcte, mais elle croyait se rappeler qu'il s'agissait d'un poème assez court, ils avaient dû en étudier les règles en Seconde... L'année du divorce de ses parents, le bahut de St Omer, la «mère Barbichu», la prof d'histoire poilue, les premiers flirts, les premières peines de cœur, c'était si loin tout cela, et puis...Tiens, ça lui revenait, Ronsard, le « Sonnet à Hélène » et elle s'en récita le premier vers : « Quand vous serez bien vieille au soir, à la chandelle...»

Elle suspendit sa progression. Il lui avait semblé percevoir sur sa droite un gargouillement de liquide et le souffle d'une respiration. Une illusion, évidemment... Avant qu'elle eût pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, une main lui enserra la gorge, on pesait sur son épaule, elle entrevit vaguement une masse, qui lui parut monstrueuse, et elle coula, soudée à son agresseur.

  

Yvan fit un nouveau pas dans l'eau glacée, dit, sans conviction :

- Mara, je t'en supplie. Si c'est une plaisanterie...

Depuis plusieurs minutes, elle ne répondait pas à ses appels. Et à présent l'angoisse lui étreignait le cœur. Elle avait eu un malaise. Dans cette mer froide nul n'était à l'abri d'une défaillance, même une nageuse expérimentée comme Mara. Il faut que je lui porte assistance, il faut...Mais il savait qu'il ne bougerait pas, il avait trop peur, déjà ses jarrets fléchissaient sous lui. Appeler à l'aide ? L'endroit était désert, Remonter vers les voitures, courir la campagne à la recherche d'une habitation ?

Il poussa un sanglot. A supposé qu'il déniche quelqu'un, que lui dirait-il ? Comment justifier sa présence si tard avec sa maîtresse en ce coin perdu ? Leur liaison avait toujours reposé sur le secret, ils en avaient fait, lui surtout, un véritable dogme, qu'ils respectaient avec une rigueur maniaque. D'ailleurs c'est trop tard, se dit-il, comme s'il s'accrochait à ce constat macabre pour se donner bonne conscience, Mara était déjà morte, tous ses efforts n'aboutiraient à rien, si ce n'était un énorme scandale..Et il restait là à grelotter, dans l'eau glacée qui lui mordait les mollets, tétanisé, malheureux, honteux de sa couardise.

-Mara, gémit-il, pardon, je ne peux pas, je ne peux pas...

Il battit en retraite, se laissa choir, demeura un moment inerte, le cœur cognant contre ses côtes, poisseux de sueur. Il sursauta. Un battement d'ailes passait tout près, à le frôler. L'oiseau s'éloigna en lâchant un long ricanement qui se répercuta sur la mer.

Il se remit debout, péniblement. Et l'effrayante gravité de la situation l'écrasa. Mara s'était noyée, à quelques mètres de lui, sans qu'il fût intervenu. Et s'il ne réagissait pas, il aurait fatalement à rendre des comptes. Il y aurait une enqête policière, on remonterait sans peine jusqu’à la crique. Avec terreur il songea à tous les signes de leur présence : la bouteille de champagne, les deux flûtes et, plus grave, les vêtements de son amie abandonnés quelque part, son sac, oui, elle avait son cabas, il en était sûr, contenant tous ses papiers et la clé de sa Twingo. Il fallait qu'il les récupère et les fasse disparaître, puisqu'il se voyait contraint d'adopter le parti de la lâcheté.

Il tendit l'oreille. Il lui avait semblé discerner un clapotis au loin. Il risqua un autre pas, fouilla le magma fuligineux.

Dans l'obscurité, il essaya de se trouver des repères, tourna en rond quelques instants, se découragea : Il n'y arriverait pas. Il se souvint alors de la lampe qu'il avait toujours dans sa voiture, il reprit le sentier escarpé, parvint à la Lancia, saisit la torche, dévala le chemin, dérapant sur les cailloux. Il était à pied d'œuvre. Le pinceau de la lampe courait sur le sable, traçait des huit, accrochait à vingt mètres un petit amoncellement. Il se précipita, s'accroupit, ramassa avec soin les pièces éparses sur le drap de plage, jean, tee-shirt, sous-vêtements, mules et le cabas. Il se releva, repartit.

Quelque chose craqua sous sa chaussure. Il aperçut l'une des flûtes de champagne écrasée, la seconde était un peu plus loin, piquée dans le sable, près de la bouteille aux trois-quarts pleine et du rafraîchisseur. Il hésita, rechigna à s'encombrer de ces objets finalement peu compromettants, qu'une prochaine marée emporterait.

Il éteignit sa lampe, se disant qu'un improbable noctambule aurait de quoi s'étonner de ces jeux de lumière à pas loin de 23 heures. Il se préparait à remonter la pente, lorsqu'il crut entendre la plainte courte d'un moteur qui démarrait, quelque part au-dessus de lui. En ahanant, il escalada l'étroit chemin. Il aboutit au sommet, s'arrêta, défaillant, un goût de sang dans la bouche, il fouilla la nuit d'encre, ne détecta rien d'anormal, il devinait à quelques mètres les deux voitures sagement à couple. Pas un bruit, sinon dans son dos la ritournelle monotone des vagues qui s'étalaient en susurrant sur le sable de la crique. Il avait dû rêver.

Il reprit sa marche et, parvenu à la hauteur des deux automobiles, il s'interrogea. Qu'allait-il faire des vêtements et du cabas de Mara ? Les cacher chez lui ? A quelle fin ? Jusqu'à quand ? Non, trop dangereux. Alors s'en débarrasser quelque part ? Mais où ?

La solution qu'il finit par privilégier était la plus simple, sinon la plus rationnelle. Comme il l'avait prévu, il trouva dans le sac de sa maîtresse un trousseau de clés, avec celle de la Twingo. Il l’ouvrit, plaça sur la banquette arrière les habits et le cabas, dans lequel il avait réintroduit le trousseau, et referma la voiture, dont, sans bien comprendre pourquoi, il s'abstint de verrouiller les portières. Il passa dans la Lancia, rattrapa la départementale, prit la direction de Quimper.

Il était 23 h 20 quand il se présenta à son appartement cossu de la cité de Kerguélen. Il entra sur la pointe des pieds. Mais il n'échappa point à la vigilance d'Anne-Claire, revenue de sa réunion hebdomadaire au siège local du Secours Catholique et qui l'appelait depuis la chambre. Tandis qu'Il traversait le hall, il nota avec ennui les gargouillements de ses mocassins gorgés d'eau et aperçut les marques humides sur le parquet devant la porte. Après une seconde de panique, il choisit de ne pas se dérober - sous quel prétexte l'aurait-il fait ? – et pris le couloir en se forçant à ne fouler que le tapis. Il toqua à la porte de la chambre, ouvrit à l’invitation de sa femme et se figea sur le seuil. Anne-Claire reposa l'ouvrage qu'elle lisait, ôta ses lunettes de lecture, lui sourit.

- Alors, Yvan, tu as bien chanté ?

Il avait invoqué pour justifier sa sortie tardive une réunion exceptionnelle de la maîtrise de la cathédrale, à laquelle il appartenait. L'alibi avait déjà beaucoup servi, mais, pas plus que lors de ses précédentes fabulations, Anne-Claire, bonne pâte, ne subodora qu'il lui mentait. Elle ne s'étonna pas non plus de la curieuse posture qu'il affichait, comme atteint de colique, un pas en retrait de la chambre.

- On a avancé. Mais tu as toi-même déchiffré la partition, ce choral du père Bach est du genre trapu, pour les ténors en particulier, je prévois encore pas mal de répétitions avant Pâques !

Il n'était pas enchanté de son aisance à la tromper, et s'en voulut d'abuser, comme si souvent déjà, de la confiance de la jeune femme. Mais quelle autre attitude possible ?

- Et toi, a été ?

- Ma foi, oui. Il y avait plusieurs absentes ce soir, mais on a bien bossé, l'opération Soleil pour tous semble en bonne voie.

- Tant mieux. Excuse-moi, Anne-Claire, je tombe de sommeil. Je prends ma douche et je te rejoins.

Avec le même luxe de précautions, il gagna la salle de bain, se déshabilla, monta dans la baignoire, se livra au jet brûlant, et là seulement ses nerfs craquèrent. Il fondit en larmes, Le lendemain matin ses chaussures seraient sèches et les empreintes sur le parquet auraient disparu. Mais rien jamais n'effacerait la crue réalité. Mara était morte.

Il imagina son corps magnifique ballotté par les vagues et il avait beau s'étourdir d'arguties, la conscience de sa responsabilité l'écrasait. Une très jeune femme s'était noyée à ses pieds et il n'avait pas remué le petit doigt pour la sauver. Il se savonna avec rage. «Tous les parfums de l'Arabie...» gémit-il, se rappelant qu'étudiant à Rennes il avait interprété Macbeth. Il se dit que lui aussi n'avait plus qu'à mourir. Sans mesurer encore, tant était complète sa débâcle, ce qui le désespérait le plus : la perte d'un être chéri, ou les inévitables orages qui s'annonçaient .

Quand il la rejoignit au lit, Anne- Claire se frotta à lui, toute chaude, sollicitant son désir, avec des ronronnements de chatte câline. Il tenta de se montrer à la hauteur, de faire à tout le moins bonne figure, et il multiplia les caresses, mais il était incapable de répondre dignement aux avances de sa femme. Elle en prit acte, sourit, se fit maternelle, osa un «Tu travailles trop» qui aurait pu sembler ironique, elle ajouta que depuis quelque temps elle lui trouvait la mine soucieuse.

- Tu n'as pas de problèmes, mon chéri ? Tu sais que tu peux tout me dire.

Il esquiva la suggestion.

- Non, non, Anne-Claire, aucun problème.. Mais c'est vrai, je dors mal. Sans raison, rassure-toi.

- Il y a toujours une raison, Yvan. Tu devrais essayer les plantes. A moi ça réussit parfaitement.

Il répondit oui, les plantes, pourquoi pas ? Elle lui souhaita bonne nuit, se retourna sur le coté. Quelques minutes plus tard, il percevait sa respiration régulière, elle s'était endormie. Il l'envia. Pour lui ce serait moins facile.

...

© Édition Albin Michel 2010 - Reproduction interdite
 

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